(Cederwynn) Liberté, douce liberté !

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(Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Ven 19 Avr - 10:09

(Voici un récit sans prétention que j'ai eut le loisir de débuter il y a de cela une bonne dizaine de mois. Il met en scène la découverte d'Azeroth, et plus précisément, des royaumes de l'Est, par Cederwynn Delabruine, une comédienne de Sombrelune, particulièrement démente, qui s'élancera dans des pérégrinations au milieu de ce monde qui lui est inconnu. Je posterais les différentes parties au rythme d'une tous les deux/trois jours.
Avis aux âmes sensibles, certains passages peuvent être dérangeants. Je vous souhaite cependant une agréable lecture !)




Chapitre premier : La cité du Fol



Musique

An 29.


Il y a de cela quelques années, au sein d'un patelin perdu au milieu des vallons des Carmines, dans les rues boueuses d'un bourg pourtant sans histoire, simplement et fastidieusement animé par ses paysans blasés et ruinés, par ses commerçants désabusés par l'absence de clients et son clergé abusif, lors d'une nuit qui pourtant apparaissait tranquille.

Bruits de courses, cadence rapide, frénétique. Bruit de pas claquant dans une flaque d'eau et d'un tonneau se renversant au sol.
Sitôt suivi d'un silence de quelques secondes sur lequel reprend crescendo un concert de pas pressés, et de cliquetis d'armes ceintes dans leurs fourreaux, fouettant les sangles de leurs porteurs.

Une fuite. Une poursuite, pour être précis. Une poursuite d'une foraine échappée d'un asile, en pleine crise de démence -ou alors parfaitement normale à ses yeux-, courant de toutes ses forces, s'épuisant sans y prêter une once d'attention, ne se focalisant que sur son prochain appui, et sur la potentielle distance qu'elle imposerait à ses poursuivants.
La poursuite d'une simple foraine, née et ayant vécu 27 années durant d'un mal incurable étreignant son esprit d'une démence pure, d'un narcissisme exacerbé comblé d'une arrogance sans limite et sublimé d'une paranoïa aigüe.
Une simple originaire de Sombrelune ayant entrepris de suivre ses confrères en cachette lors d'un voyage de sa foire sur "l'autre endroit", celui qui correspondait à ses yeux à tout ce qui n'était pas l'île de sa naissance. Une comédienne dont la folie n'était pas apparu comme un jeu d'actrice aux yeux des villageois du bourg près duquel était passé la caravane, et où elle avait percuté un badaud par inadvertance.
Badaud qui eut la maladresse de la traiter d'idiote, provoquant chez cette pauvre folle une réaction plus que violente, l'homme finissant avec une dentition nouvelle et particulièrement épurée, des tympans en miette sous les beuglements de la jeune femme, et qui aurait probablement terminé l'arme à gauche s'il ne s'était pas trouvé là un garde de la ville, qui après avoir maitrisé le sujet du fol, eut loisir de la conduire auprès de l'asile dont le bourg était muni.

Cinq jours. Cinq jours où ils l'avaient privé de sa liberté. Le plus grand crime qui soit à ses yeux. A cela, ils s'étaient également démarqué en lui prenant son visage. A savoir, son masque de théâtre moqueur, en plus de lui avoir confisqué ses autres possessions pour ne la laisser revêtue simplement que d'une miteuse tunique de jute et d'un pantalon de lin piteux.
Cinq jours où elle n'avait cessé de hurler qu'elle "rétablirait l'ordre des choses". Ce qu'elle entreprit d'accomplir cette cinquième nuit.

Elle avait réussi à duper les gardes, et à quitter le local.
Nu-pieds, l'apparence d'une mendiante, la crinière rousse emmêlée par ces cinq jours sans grandes ablutions, elle courait, courait, courait ! Rien n'importait, hormis sa propre personne bien entendu. L'angoisse la tenaillait, la rage la déchirait et la haine la détruisait.
Fuir ? Quelle idée. Pas encore. Jamais. Elle ne partait pas, elle gagnait du temps. Du temps pour rétablir ce qui devait être rétablit, pour redresser ce qui devait être redressé et surtout, pour offrir un spectacle aux abrutis qui l'avaient malmené.

"Arrête-toi, saloperie de fol-dingue !"

Elle courait, redoublant d'efforts dans ses enjambés, à tel point qu'elle en avait l'impression de voler, comme elle le faisait avec le canon humain de la foire. Elle courait, jetant ce qu'elle pouvait derrière elle pour ralentir ses poursuivants, riant comme une folle dès que son souffle lui permettait, galvanisée qu'elle était par la sensation de l'air fouettant ses joues amaigries et du froid lui ceignant le haut du corps, pénétrant sa tunique déchirée. Elle riait, pouffait, gloussait. Tout cela l'amusait plus que de raison. Mais elle n'était pas quelqu'un de raisonnable, après tout.

"Putain de démente ! Tu vas manger !"

Au détour d'une ruelle, elle se jeta sur un bas-côté et s'explosa plus que ne se rétablit contre la paroi branlante d'une forge pitoyable. Mais aussi ridicule que l'étal pouvait l'être, elle trouva son bonheur. Et en ce que son besoin le lui intimait, elle s'empara d'un grappin aux pointes repliables.
Elle risqua un œil de par son abri de fortune, observant les proies qui se croyaient chasseresses. Elles étaient trois. Les deux malabars de l'asile se trouvant assez sobres parmi les autres pour courir, et un cureton de seconde zone, celui-là même qu'elle avait passé à tabac et qui l'avait fait jeté chez les fous.
Ce dernier beugla deux trois ordres aux gros lards, et ceux-ci de se disperser. Et la foraine de se fendre d'un sourire plus malsain qu'imaginable, à tel point qu'il menaçait de lui déchirer le faciès.

Elle quitta son refuge, armée qu'elle était de son outil sans grâce, et s'enfuit en produisant volontairement un bruit certain, attirant l'un des malabars dans sa toile. S'ils n'avaient de cesse de la rabaisser de sa démence, eux n'avaient pas inventer le fil à couper le beurre. La foraine n'avait eut qu'à attendre au coin d'une ruelle transversale pour décocher un revers du manche de son grappin en travers de la figure du gros-bras, l'envoyant à terre dans un craquement sinistre et une gerbe de sang. Peu de temps après, ses compères arrivèrent, mais visiblement trop tard : la folle se tenait au-dessus de sa victime, le grappin brandit en direction de son cœur, menaçant de la pointe.

Était-ce la peur ? L'intimidation, ou encore l'intelligence ? Toujours est-il que les deux s’arrêtèrent pour observer, incrédule, la foraine du fol. Et le cureton, dont les menaces et les injures avaient subitement quitter le langage, osa une parole tremblante, sous un vouvoiement feint d'un respect simulé.

"-Posez-ceci, mon enfant. Vous avez besoin d'aide, c'est tout ! La Lumière vous l'apportera, si vous l'acceptez en vous.
-VOTRE LUMIÈRE M'A PRIVE DE MA LIBERTÉ !"

Le silence retomba, alors que plusieurs mouvements dans les ombres des fenêtres surplombant la scène vinrent indiquer que le piaillement de la folle avait réveillé les riverains.

"-Écout...
-Mon visage ! Je veux mon visage ! Vous l'avez, je le vois ! RENDEZ-MOI MON VISAGE !"

En effet, le religieux détenait belle et bien le masque de comédie, au faciès moqueur, de Cederwynn. Sous une moue réprobatrice, il consentit enfin à le saisir et à le lui envoyer.
L'attrapant au vol, la démente se fendit d'un nouveau rictus, que les deux purent entrapercevoir juste avant qu'elle n'enfile son masque.
Si son visage exposé, orné de deux prunelles noisette à la lueur trop brillante pour révéler une mentalité dans les normes, et d'une porte donnant directement sur le fief du fol en guise de sourire, l'atour de porcelaine qu'elle portait en lieu et place dudit visage ne venait pas non plus jouer en sa faveur. Plus que de rationaliser sa folie, il la sublimait.

Elle darda son regard vers le malabar sur lequel elle était assise. Le manant ne portait qu'un vulgaire pourpoint de cuir bouilli, d'une facture plus que douteuse et à la résistance relative. Un léger rire se fit entendre sous le sourire figé du visage de porcelaine.
Et sans autre somation, elle enfonça avec une violence sans limite la pointe du grappin en direction du cœur.
Déchirure du cuir, ouverture de la chair. Mordant les muscles, écartant les os et brisant les membranes, la pointe vint embrasser le palpitant du gougnafier. Et, sous un cri d'effroi du cureton et une sempiternelle menace du malabar restant, la foraine vint les accompagner d'un déclic significatif.

Dans un concerto d’écœurants craquements et d'infâmes sonorités de déchirures, les branches du grappin se déplièrent à l'intérieur même du corps du gros lard, fendant son cœur en quatre, moissonnant les poumons avoisinants et arrachant au pauvre ère gargouillis atroces et autres remugles.

Laissant là son œuvre, la course reprit. Galvanisée et émerveillée qu'elle était par son spectacle, de loin s'en fallut pour que les deux restants, aidés d'une milice trop embrumée par le sommeil, ne purent qu'espérer la rattraper.
La foraine courrait déjà sous les frondaisons embrumés et obscurcis de la forêts, accompagnée de son rire franc.
Et elle courait, courait, courait.

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Re: (Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Dim 21 Avr - 22:09

Musique



Le monde des autres était décidément incompréhensible. Tantôt placide, tantôt mouvementé. Tantôt morne, tantôt merveilleux ! Tant de disparités qui venaient tirailler la foraine sur le jugement qu'elle escomptait se faire de ce nouveau monde.

Elle avait fuit, loin. Aussi loin que ses frêles jambes affaiblis par son précédent séjour le lui avaient permis. Aussi loin que son esprit le lui intimait de se rendre. Il lui fallait faire fi des idiots et de leurs folies, et continuer. Elle ne pouvait décemment plus se permettre d'abattre le premier imbécile qui aurait l'absurdité de ne point saisir la perfection de la foraine. Ce monde était différent de Sombrelune. Vraiment. Trop peut-être.
Elle avait traversé les carmines, qu'elle avait particulièrement exécré. Reliquats de poussières, méandres de terres mortes et de végétaux amorphes. Et il y faisait chaud, tellement chaud ! Le Soleil ne se reflétait que trop sur ce sol vif et plat. Trop peu de couleurs, trop similaire de long en large. Bien trop simple, bien trop... binaire.
Une région désespérante, inintéressante et déprimante. Il lui fallait fuir. Encore, toujours. Revoir les couleurs, revivre la scène.

Le monde loin du théâtre lui paraissait bien morose.
Du moins jusqu'à force de courir, elle parvint à la hauteur d'un carrefour encombré de voyageurs et bondé de caravaniers.
Si parfaite qu'elle fut, force était de constater que son physique l'abandonnait. Foncer à travers champs, collines et prés était excitant, au début. Elle ressentait la fraicheur, le vent, les fragrances toutes plus folles les unes que les autres s'élevant de bâtisses à l'architecture exotique, de champs agricoles dont elle n'avait aucune idée de l'utilité.
Maintenant, chaque pas relevait de la torture. Ses muscles l'élançaient, son souffle haletant la brulait et son ventre la tiraillait.

Alors que la troupe de voyageurs formant ladite caravane marchandait avec les gardes-frontiers le passage jusqu'en Elwynn, la foraine se prit à sauter dans une des charrettes, rabattant le drap par-dessus elle et se dissimulant comme elle le faisait étant enfant, après qu'elle eut fait quelques malices à "Tonton Silas".
Le temps ici lui paraissait fluctuant. L'ennui lui était inconnu, dans cette charrette. Le battement constant des essieux sur les chaos de la route la berçait, les chants d'inconnus oiseaux la réveillant l'enchantait, et la vue des différentes régions qu'elle explorait l'émerveillait.
Dans cette charriote où personne ne la dérangeait, elle était souveraine, elle était impératrice. Mieux : elle était elle. Que pouvait-on espérer de mieux ? Après tout, elle était la perfection. La seule, l'unique.
Combien de temps avait-elle passé à se laisser ballotter par cette caravane, à se laisse porter sans savoir où elle allait, ni même ce qu'elle découvrirait ? Combien de fois s'était-elle fait une frayeur en manquant de se faire prendre la main dans le sac de victuailles ?

Toujours est-il qu'un jour, la troupe s’arrêta face à une chose qui eut le loisir d'écarquiller follement les yeux de la démente.
Des portes ! D'immenses portes de pierres, comme elle n'en avait jamais vu ! Et au loin, après un immense sol de pierre orné de machins en fer, surmontés d'une cage de verre contenant bougies et cierges, des bâtisses !
De folles constructions, imbriquées les unes sur les autres, tantôt ci, tantôt ça, elle se laissa porter une fois encore cahin-caha au travers du chemin de pierre. Mais quel était donc cet endroit ? Si grand, si spacieux et pourtant si exigüe.
Mais le vrai spectacle commença lorsque la caravane atteignit ce qu'elle apprendra se nommer la "place du marché".
Une esplanade gargantuesque, de laquelle fleurissaient stands, étals et autres roulottes. De ci, un épicier beuglait la rareté de ses produits. De là, un poissonnier ! Vantant la qualité de sa marchandise. Et là encore ! Quelques artistes de rues, crachant le feu ou poussant la chansonnette !

Elle n'aurait jamais pensé que le monde fut si grand en dehors de la foire. Certes, les jours de pointe, Sombrelune accueillait un grand nombre de visiteurs, mais quelle comparaison face à ce lieu si étrange ! Il n'en finissait pas ! Regarda t-elle à droite, à gauche, derrière ou devant et même dessous ! Elle ne voyait que pierres, bois, édifices et artifices de l'Homme, ruelles, rues, avenues !
Par ici, une colline surmontée d'immenses hôtels particuliers, tous plus ouvragés les uns que les autres, au sein desquels hommes et femmes, engoncés dans un nombre incalculable de velours et de soie, discutaient, riaient ou buvaient dans de somptueux jardins en fleurs.
Par là, un quartier boueux, pittoresque, bordés d'appartements de bois, de chaumes, et de foin. Orné de ruelles contigües si étroites qu'elle peinait à s'y mouvoir, malgré sa sveltesse à toute épreuve, ragaillardie par ses périodes de malnutrition au sein de la caravane.

C'est alors qu'elle aperçut une horreur qui la chamboula, sans pour autant, et selon un certain paradoxe, entamer sa bonne humeur à toute épreuve.
Là, dans une impasse sombre et poisseuse, un homme venait de se faire trancher la gorge, ni plus ni moins. Trois hommes en haillons, plus nécessiteux que criminels, vinrent se ruer sur le cadavre, le dépouillant de toute espèce de richesse. Vêtements, montre de gousset, pécule et autre forme de devise, grolles. Tout disparut dans les revers des frusques. Le pauvre bougre assassiné avait eut le malheur d'être trop bien habillé dans un quartier trop ravagé par la famine, trop oublié ou laissé pour compte par la ville.
Ce n'était pas son cas à elle. Elle qui portait toujours ses vêtements d'asile, encore plus malmenés par le temps et ses péripéties de voyage, jurant directement avec sa peau blafarde et son visage albin, dont elle avait cependant pris grand soin à tenir propre.
Et ainsi, les manants ne l'envisagèrent même pas alors qu'ils la dépassaient en la bousculant dans leur fuite.

Elle osa un pas vers le macchabée. Le coup à la gorge était empli de doute, le tranché n'était pas droit, hésitant. L'acte avait été difficile, des remords peut-être ? Ou la peur d'être attrapé ? Mais attrapé par qui ? La foraine ne connaissait rien de ce monde, et il est légitime qu'elle ignora jusqu'au concept même de "garde".
C'est ainsi que, quelques minutes à peine plus tard, fut-elle secouée par quelques miliciens en patrouille, accompagnés d'une personne en qui ils se faisaient fort de déférence, et l'appelaient "Mon sergent".
Celui-ci vint arrêter les bousculades envers la foraine et tenta de la questionner. Il était clair à ses yeux qu'elle n'aurait sût être l'autrice du crime. Et pour cause : quel voleur assassine sans prendre son butin ? Néanmoins, elle pouvait être témoin de la scène.
Ce qui était le cas d'espèce. Ce pendant qu'après plusieurs minute à s'être fait défiguré d'un regard vide de toute chose que de folie, et d'une bouche s'ouvrant à plusieurs reprises sans émettre le moindre son, le sergent conclut de la simplicité de cette pauvre fille, et jugea pertinent de ne pas s'attarder sur son sort.

Le crépuscule ne pointait pas que la fatigue se joua de la foraine. Celle-ci alla simplement se blottir dans un coin, entre deux caisses et une espèce de long tissu dont elle usa de couverture, avant de sombrer dans l'étreinte de Morphée.

Pour se réveiller à l'aube, sur un sursaut provoqué par un bruit de trompettes. Elle osa un regard perdu par dessus son habitat du jour, et aperçut une troupe d'hommes et de femmes en livrée bleue, frappée d'un lion d'or, et revêtant plates et mailles par-dessous.
Le groupe cerclait deux silhouettes que la foraine parvint à reconnaitre comme étant une partie des malandrins de la veille.
La procession suivait son cours, s’arrêtant à chaque carrefour, et scandant à chaque arrêt le prononcé du crime, de son jugement et de son verdict. Du dispositif d'une chose appelée "cour de justice" motivé de gens appelés "juges".
Et le groupe de continuer, chaque fois sous les huées, les injures ou les ovations de la foule qui se joignait à leur suite.
Ce n'est qu'après une bonne demi-heure de cette folle escapade que le groupe, suivit timidement de la foraine, se rendit enfin entre deux ponts, dans le lieu dit "commun des exécutions, et ordinaire des sentences" où se dressait une espèce de poutre verticale coiffée d'une plus petite barre de bois perpendiculaire à cette dernière, au bout de laquelle pendant une corde nouée.
Accompagnait cette étrange appareillage une espèce de table basse de bois, déjà teintée d'un rouge significatif.

Après une dernière relecture des faits, un homme capuchonné intégralement de noir vint mettre l'un des meurtriers et voleurs à genoux, lui plaçant les mains sur la table.
Et sous les cris de joie ou d'horreur de la foule, la hache s'abattit.
De même s'en fut pour son camarade de misère, et une fois les mains tranchées, ils furent placés la corde au cou, avant que l'homme masqué ne les fasse danser, laissant les manants expirer leur dernier souffle et se relâcher, toujours sous les réactions de la foule.

Émerveillée par un tel spectacle, la foraine eut conscience que cette ville n'était que folie pure. Mais une folie alléchante en soit.
Une folie qu'elle ne manquerait pas de tourner à son avantage, dès lors qu'elle se serait trouvé de plus décents vêtements.
Quel endroit ! Lui, lui allait être amusant lui !
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Re: (Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Mer 24 Avr - 23:20

Musique


Cette ville était d'un incroyable ! Vraiment, c'était tout bonnement ahurissant !
Tout y était neuf, pour la foraine. Que de notions obscurs, de créations incongrues ou de concepts extravagants, faisant fi de toute logique ou encore de toute vraisemblance élémentaire.
Mais qu'était-ce donc que ces tavernes, ces navires, ces engins de sièges ?
Quid de ces termes ? La guerre ? Les réprouvés ? Les mercenaires ?
Pis encore, qu'était-ce donc que cette histoire autour de la Lumière ? Car non, ce n'était pas simplement de luminosité qu'il était question. Visiblement, sur ce continent, les gens n'avaient rien de mieux à faire que de croire en une entité abstraite...

Quelle stupidité. Pourquoi croire en autre chose qu'en soit-même ? Quand donc ces gens allaient-ils être raisonnables ? Se rendre compte de leur véritable valeur ? Jamais, probablement. Et pour cause, au fur et à mesure que le temps passait, la comédienne n'avait de cesse de se rendre compte de la stupidité, de la futilité et l’inintérêt même des mornes et absurdes existences de la ville.
Reprenons les concepts précédents.
En ce monde, les gens adoraient se rendre en ces lieux nommés "tavernes". En quel but ? Que pouvait-donc receler ces lieux pour être si populaires ? Des spectacles inconnus, des tours inavoués ? Des farces hilarantes ?
La curiosité n'était-elle pas la plus belle des qualités ? C'est ainsi que la foraine voulu savoir quelles merveilles se cachaient dans ces établissements. Et quelle surprise ne fut pas sienne lorsqu'elle n'y trouva qu'ivrognes, abrutis et autres rampent-fange, à se saouler comme des trous, à n'en plus savoir où donner de la tête... A glisser dans leurs propres vomis, à se coller sur la tronche pour un oui, pour un non...

Alors c'était ainsi, ici ? Les gens appréciaient de perdre leurs esprits ? De s'adonner volontairement au fol ? En quel but ? Pourquoi ? Quelle finalité ? C'était simplement inenvisageable pour l'actrice. Et en ce que durant son séjour en ville, elle s'était enfin trouver de plus coquettes frusques, l'un des manants ne manqua pas l'occasion de venir la "séduire" comme elle apprendrait plus tard que cela se nommait.
Ne sachant comment réagir face à un tel comportement, elle demeura silencieuse, les yeux grand ouverts sous son capuchon de laine. Et ce manque de réaction n'était pas pour plaire à l'ivrogne embrumé, qui commença sous l'influence de la plus haute idiotie du monde à hausser le ton. Et, monumentale erreur, à injurier la comédienne.
Oh, elle était toujours aussi impulsive, cette folle. Le direct avait fusé avec une vitesse telle que le bougre en tomba à la renverse, aussitôt sous la foraine qui, lui grimpant dessus, voulu entreprendre de lui offrir un nouveau visage.
Fort heureusement pour le bougre, et au grand dam de la fol-dingue, il possédait là quelques amis tout aussi sobres que lui, et les braves gens ne manquèrent pas de lui venir en aide, en passant galamment à tabac la pauvre démente.
Étaient-ce les vapeurs d'alcool ? Ou un semblant de raison leur traversant soudainement l'esprit vaporeux ? Toujours est-il qu'ils se stoppèrent sous les invectives du tavernier.

Il n'existe probablement pas de terme pour définir ce qui traversait alors l'esprit dérangé de la foraine. Colère, haine, mépris, dégoût ou rage ? Non, il fallait transcender ses notions pour en arriver à l'état où la pauvre se trouvait. Elle qui s'imaginait tomber en ces lieux sur de grandiloquents spectacles, elles n'avait trouvé que l'absurde, et la déchéance humaine dans toute sa splendeur.
Titubant au travers des rues désertées de la citée endormie, seulement rehaussée de ci de là par quelque mendiant hurlant sa misère, ou autre illuminé scandant sa bonne parole, ce tantôt rappelé à l'ordre, elle errait. Simplement, sans prétention. Le visage en sang sous son capuchon poisseux.
Le calme était d'un ennui. Le silence d'une angoisse... Comment faisaient-ils pour supporter pareille torture ? Toute cette plénitude prenait la foraine aux tripes, lui retournait l'estomac. Ce mutisme lui vrillait les tympans, elle claquait le plus fort possible de ses pieds sur les pavés et les flaques avoisinantes pour s'offrir un semblant de mélopée. Qu'est-ce qu'un spectacle sans son orchestre, vraiment ?
La panique l'avoisinait, enveloppant son esprit et ceignant son cœur d'une accolade bien trop franche, faisant souffrir la foraine d'une respiration endiablée.

Elle se mit à courir. Vite, toujours plus vite. Courir. Encore. A jamais. Son souffle brûlant ses poumons et le concerto de ses pas, rejoint en canon par le rythme de sa respiration, lui offrait un semblant de répis. Son calvaire passait subsidiairement, le silence affolant faisait place à une panoplie de sensations, délivrant la foraine de sa souffrance. Véritable panacée, tombée sur elle telle une épée de Damoclès bienvenue, elle lui faisait oublier l'atroce morosité de la nuit.

Il fallait partir. Vite. Elle n'en pouvait plus, c'était insupportable. Horrible, inhumain même. Les lumières de la foire lui manquaient. Sa nostalgie des sonorités ambiantes, vivants symboles de l'activité immuable de Sombrelune lui arrachait d'amères larmes.
Il fallait partir.
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Re: (Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Dim 28 Avr - 0:27

Musique


Douces fragrances empreintes de délicates senteurs de lilas, de jasmin et de poudres, fards et maquillages.
Une mer de velours, des valons de couettes et des montagnes de draps faisant offices d'un interminable lit à baldaquin dans lequel se réveillait la foraine. Elle se prélassa un long moment, un sourire fou ornant son visage alors qu'elle enlaçait son énorme édredon. Tant de confort, de luxe. C'en était déraisonnable.

Si l'expression "passer du coq à l'âne" existait, elle devait trouver sa source en le cas d'espèce.

Là où la folle trouvait son quotidien dans les ruelles rustiques des vieux quartiers de la ville, observant ses habitudes en errant sans but à la recherche du moindre divertissement pour oublier la morosité des coutumes locales, elle occupait maintenant ses journées à courir, rieuse, dans des envolées de jupons ,au sein de somptueux jardins parfaitement entretenus. Vêtue à la victorienne, selon un exquis corset bordeaux surmontant une splendide chemise bleu roi à jabots. Le tout sublimé par une longue jupe de soie, d'une teinte rouge-marron, venant épouser à merveille les couleurs de son corsage.
De la coquetterie ? Oui, totalement. Mais qu'importe, tant que ce luxe allait de paire avec le bonheur de la foraine.

Là où elle n'avait vécu toute sa vie durant que dans son exigüe roulotte, elle se prenait désormais le loisir de se ruer au travers des interminables corridors de la propriété, gloussant sous les craquements du parquet ancien, glissant ici sur le carrelage en damier du hall d'entrée, fouillant secrètement toutes les pièces de la demeure, à la recherche de quelques trésors dissimulés.

Là où elle avait toujours cherché la démesure au sein de pitoyables bourgs limités, et n'y avait trouvé que privation et pauvreté, elle découvrait ici un monde sans limite. Elle ne comprenait pas pourquoi, en cette demeure, tout était si beau, si grand. Pourquoi ici, elle pouvait courir à l'intérieur même de la propriété ou de ses jardins. A dire vrai, elle s'en fichait. L'important est qu'elle pouvait donner libre cours à ses envies, en un si vaste espace.

Là où elle se contentait de mets pour le moins lambdas et dénués de quelque saveurs que ce soit, elle découvrait aujourd'hui tout un panel de nouvelles sensations en des banquets interminables, où s'enchainaient en une valse constante, finement et scrupuleusement travaillée, légumes, viandes, fruits de mers, compotes et fruit confits, gâteaux et pâtisseries de luxe, le tout accompagné tout du long de breuvages tous plus exotiques les uns que les autres !

Le vin ! Un incroyable liquide obtenu de la fermentation des raisins, lui avait-on expliquer poliment lors d'une réception organisée par le maître du lieu. Mais qu'était-ce que le raisin ? Quelle doucereuse merveille pouvait être à l'origine d'un si exquis breuvage ?
Le café ! Une espèce de liquide noir, fort et particulièrement amer... Quelle sensation ! Jamais elle n'aurait pensé goûter de telles choses.

Mais laissons-donc là la comédienne à ses innombrables découvertes. Elle ne connaissait strictement rien de cette ville, de la région et de tout le continent, et s'attarder sur ses questionnements existentiels serait interminable. Le véritable intérêt réside en le pourquoi du comment de la situation actuelle.
Pourquoi donc une foraine un brin dérangée se retrouvait-elle dans une maison de maître, à vivre selon un luxe indécent ?

Il est nécessaire de revenir deux semaines en arrière.
L'actrice se retrouvait alors une fois encore à errer au sein des vieux quartiers, flânant entre les stands d'une brocante étalée tout au long des étroites ruelles, faisant fi des fortuites fanfaronnades filées par de félons filous forts d'une foison de produits fleurissant leurs étagères.
Toujours est-il qu'elle marchait, ayant déjà fait le tour des lieux par trois fois. Le bruit de la foule la calmait. Les conversations, aussi futiles fussent-elles, couvraient le silence qui ne la quittait plus. Les divers brimades scandées par quelques clients indignés par les prix improbables de potentiels produits probablement trop important pour leur qualité lui permettaient d'oublier la quiétude qui l'attendrait une fois la nuit tombée.

C'est dans ce flot navrant de passants riant et gueulant, risibles et ridicules, qu'elle continuait de déambuler sans but.
Oh, tout aurait été pour le mieux si son esprit malicieux n'avait décidé de lui jouer quelques artifices, ceignant sa raison pourtant inexistante de sa guimpe d'illogique surmontée d'un pourpoint de démence crue.
Vraiment... quel spectacle devait-elle offrir, là, recroquevillée au sol, les bras cerclant ses côtes, pouffant à en faire décoller les pierres, soubresautant vivement sous une hilarité bien trop sincère pour quiconque serait détenteur d'une mentalité dans les normes.
A rire telle une damnée, au devant de ce pot de fleur tout ce qu'il y a de plus banal.
Si les passants furent amusés de la scène quelques minutes durant, plus le temps passait, plus l'inquiétude venait remplacer le divertissant du spectacle, instillant une peur nouvelle chez les brocantiers et un mépris certain chez les plus fortunés des clients.

Et c'est en toute logique qu'un quidam s'en alla chercher un garde. Il était tout bonnement intolérable à ses yeux qu'une démente vienne déranger les honnêtes gens dans leurs humbles activités !
Et c'est en revanche dans le plus grand des hasards, alors qu'elle se faisait secouer par un milicien, désireux de la conduire une nouvelle fois vers l'asile le plus proche, qu'un homme apparut au détour du marché, hélant le garde d'une voix forte mais posée, de celles qui révèlent de suite par les intonations maitrisées, et une emphase travaillée, l’appartenance de leur ténor aux métiers de la scène, des planches ou de la politique.

Et maître Villeme Sandin ne dérogeait pas à la règle. Lui qui était avocat à la cour, ayant officié par le passé au parlement du roi après l'achat d'une charge de judicature par son grand-père, l'ayant légué à son petit-fils à la mort du père de ce dernier, selon la législation en vigueur et de la patrimonialité des offices. Villeme maitrisait la verve avec une légèreté incroyable, sa simple interpellation avait fait taire toutes les rumeurs et moqueries acerbes. Même la foraine restait bouche-bée, et ce n'était pas rien !
Elle le fixait, les yeux pétillants d'admiration. Un artiste, voilà comment il lui apparaissait. Dans son cardigan de feutre d'où dépassaient des jabots de satin blanc, et dans lequel était fourré le bas d'une cravate-foulard de laine noire.
Une mise digne d'un comédien ! Et il ne fallait pas plus pour gagner les faveurs -ou du moins, le crédit- de Cederwynn.

Lui aussi, la dévisageait. Une telle attention aurait probablement dérangé monsieur tout le monde, mais Cederwynn, puisque la perfection est naturellement intrigante, jugea cet intérêt quant à sa personne tout à fait à propos.

L'avocat se rapprocha de la troupe, ne quittant pas la rousse des yeux, une lueur de surprise au fond de son regard ridé. Il semblait avoir connu la majeure partie de sa vie, le port droit et altier du bon gentleman, canne en main et moustache en guidon de bicyclette, il avait dû faire tourner le regard de bien de jouvencelles, dans sa jeunesse.
Il saisit le menton de la foraine, fixant les folles prunelles noisettes au travers de son masque. Et la lueur de démence brillant en leur fond ne vint pas le déstabiliser, bien au contraire. Il sourit franchement.

"-Cederwynn, comme tu as grandit.
-Vous connaissez cette femme, monsieur ?
-J'en suis le tuteur. Et parrain.
-Alors je vous demanderais de bien vouloir la tenir à l'écart, sauf votre respect."

Le garde se retourna vers les badauds et hurla.

"Allez ! Circulez, y'a rien à voir !"

Et la foule de se disperser, tandis que Villeme saisissait le poignet de la comédienne, l'emmenant avec lui, cependant qu'elle ne comprenait plus rien. Qu'est-ce-qu'un tuteur ? Qui d'un parrain ? Comment donc cet homme la connaissait t-il ? A vrai dire, en fouillant mieux sa mémoire, son faciès lui disait effectivement quelque chose, sans qu'elle ne parvienne à se rappeler précisément quoi.
Tandis qu'ils déambulaient au travers des rues et avenues de la capitale, le juriste lui tint ce langage.

"-Quitter la foire n'était peut-être pas ce qu'il y avait de plus pertinent, hum ?
-Vous partez du postulat que je suis ici par choix. Imaginez que ce soit le simple fruit d'une mésentente."

Villeme parti d'un rire franc, continuant de la conduire à travers les quartiers de plus en plus raffinés de la ville, lui ayant élégamment offert son bras en place de la trainer vulgairement par la main.

"-Balivernes. Comment dis-tu déjà ? Ah oui, "je fais ce que bon me semble". Est-ce-bien cela ?
-... Évidemment.
-Je suis bien aise de te revoir, Cederwynn. Hurlevent te sera plus profitable que Sombrelune. Ce lieu est...
-Je suis née à la foire ! C'est chez moi !*le coupa t-elle*
-Assurément. *dit-il en riant légèrement, puis échappa un soupire* Mais si Gabriel, ton père, disait que tu pourrais grandir au milieu des forains, je continues de penser que..."

La foraine braqua ses prunelles démentes vers l'avocat, toujours engoncée dans son capuchon de laine. C'en était trop, tant d'incompréhensions, de questions et de potentialités. Elle éclata.

"MAIS QUI ÊTES-VOUS BON SANG ?! Pourquoi mentionnez-vous mon père ? Pourquoi parlez-vous de la foire en mal, alors qu'elle est parfaite ? Avez-vous du mal en calcul mental ? Quel est le sens de la vie ? Comment fait-on pour fabriquer un miroir ?!"

Le juriste l'avisa, amusé et visiblement habitué au lunatisme de la foraine.

"Ma propre filleule, tu me blesses. Rentrons, je ne saurais souffrir de te voir... "vêtue" de la sorte. Nous aurons tout le temps de discuter une fois à la maison."

Et c'est ainsi que l'actrice vivait depuis plusieurs jours au sein d'une exquise maison de maître, située boulevard du Pont-aux-muses, le plus beau et paisible quartier de la capitale humaine, sur une colline ensoleillée, parsemée de vénérables chênes.

Toute cette quiétude aurait dû être synonyme d'un véritable tourment pour elle, mais la curiosité l'emportait, comme toujours.
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Re: (Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Jeu 2 Mai - 0:21

Musique


L'on entendait une mouche voler, tandis qu'un éclaircissement de gorge timide vint rompre avec difficulté le silence de plomb durant une infime seconde qui parût pourtant une éternité. Avant que le mutisme n'abatte à nouveau sa guimpe de plomb sur l'assemblée de notables.
Réunis autour d'une forte coquette et ouvragée table de frêne rouge, aux enluminures d'or et d'argent, nobles, bourgeois et officiers se dévisageaient les uns les autres.

De cette foule ressortaient trois personnes.
Un avocat à la moustache distinguée, affichant un air impassible feignant une gêne terrible.
Une comédienne à la crinière rousse pour une fois relâchée, mais toujours masquée sous un visage de porcelaine.
Et enfin, un notaire au faciès déformé par la rage.

Les trois hurluberlus noyés au sein d'une mer d'incrédulité, de mépris ou d'outrance, personne n'osant reprendre la parole, de peur d'envenimer un peu plus une situation pourtant critique, se fixaient les uns les autres. Mais après tout, ce qui arrivait en l'espèce n'avait rien de surprenant.
Vraiment, ce n'était pas très pertinent d'avoir demandé à une folle qui n'entendait rien à la noblesse et au concept même de catégorie sociale de se joindre à de pareilles mondanités.
A vrai dire, elle ne réalisait même pas l'affront qu'elle venait de commettre, au grand dam de Villeme Sandin.




Quelques heures plus tôt.

La rousse se tenait assise à-même le parquet, au beau milieu de sa chambre, les cheveux libres et le faciès fendu de son éternel sourire fou. Oh, il n'était pas rare que la foraine quitte ses atours de comédie, masque comme capuchon. Seulement, elle prenait soin de n'offrir sa perfection à la vue de personne. Après tout, qui pouvait bien mériter d'admirer sa splendeur ?
Elle se tenait donc là, sans but apparent. Elle trônait au milieu de l'immense pièce sans vraiment y être. L'on aurait d'ailleurs probablement pu la confondre avec les immenses rideaux courbant les baies vitrées, de par la teinte de ses cheveux ou de par sa fixité.

Rêve, songe, hallucination, peut-être ? N'allons donc pas faire dans la sémantique. Ce qui était certain, c'est que son esprit avait trouvé endroit plus aguichant au sein duquel aller vagabonder. Et son corps se tenait là. Toujours. A fixer un point au delà des vitrages de l'imposante fenêtre, les lèvres entrouvertes et balbutiant avec une légèreté étonnant quelques fantasques palabres dans un charabia incompréhensible, mariage de murmures et de sifflements.

Villeme aussi se tenait là, dardant ses prunelles sévères à chaque coin de la pièce, méfiant, inspectant chaque étagère, chaque armoire.
Ce n'est qu'après être certain de la quiétude des lieux qu'il avisa Cederwynn.
Oh, il ne connaissait que trop bien les extravagances de la foraine. Ses sautes d'humeurs, sa passion, son tempérament et sa moralité hors-norme. A vrai dire, il ne s'étonna qu'à moitié de la trouver dans pareil état. Il se contenta de se poster à ses côtés, et de patienter simplement. C'était là la meilleure solution, s'il désirait pouvoir converser avec elle. Beaucoup trop de gens ignoraient qu'il était tout bonnement inutile de brusquer le fol.
Il attendit. Une heure ? Peut-être deux? Maître Sandin n'était vraiment pas un homme occupé. Son activité professionnelle ne s'offrant qu'à l'élite de la population, il avait une faible clientèle, mais une clientèle de qualité.

Quand enfin, l'actrice se décida à revenir en ce monde. Elle se contenta de tourner la tête, et d'offrir son sourire le plus fou à son parrain. Un certain charme se dégageait de la folle, vêtue avec cette élégance à en faire pâlir la royauté, à en faire s'élever les plus grands notables de jalousie, et les plus prestigieuses dames d'envie. Et si ces atours d'une qualité gargantuesque et d'un goût faramineux pouvaient impressionner, cela ne s'arrangeait pas en observant le visage libre de Cederwynn.
Elle ne l'exposait que rarement, mais son teint albin, ses yeux déments et son sourire improbable, encadrés par la volumineuse et ondulée cascade mi-longue lui servant de cheveux, avaient tous, en dépit d'une malsainité à toute épreuve, ce petit quelque chose d'attirant. Cet on-ne-sait-quoi qui forçait les regards à la fixer pour ne plus la quitter. Cette manie d'accaparer les pensées, en mal comme en bien. De semer la confusion parmi les songes, de troubler les plus sains esprits.
Elle se tenait là, toujours. Emmitouflée dans un carcan de velours, embrassant une fois encore jabots et jupons, le visage fixé vers Villeme.

Lui aussi sourit, comme un père à sa fille.

"Cederwynn ?"

La foraine se redressa vivement sur ses genoux, s'agrippant vigoureusement au bras de son parrain en piaillant :

"ALORS C'EST BON ?! Vous savez comment sont fabriqués les miroirs ?!"

L'avocat de sourire. Cette candeur qu'il retrouvait chez sa filleule le faisait fondre. Qui aurait pu ce douter que sous cette naïveté enfantine se terrait un esprit malade et rongé par la démence la plus pure ?
Et en vertu de l'amour qu'il portait à la foraine, il prit le temps de lui expliquer les tenants et les aboutissants de l'élaboration des miroirs, alors qu'elle le fixait, pendue à ses lèvres, une lueur pétillant au fond de ses yeux dérangés.

"-JE LE SAVAIS ! J'en étais certaine, j'avais bien dit que le papier était fait avec les arbres ! C'est un fait !
-Hum hum, certainement. Dis-moi, Cederwynn, ne souhaites-tu pas parler de ton père ?
-C'est relatif. Et puis qu'importe ? De quoi, après tout ?
-Que sais-je ? Qui il était, ce qu'il faisait, ce qu'il aimait.
-Qui il était, je le sais. Mon père, vous l'avez dit vous-même. Ce qu'il faisait : ce serait trop long à dire, nous faisons tous des milliers de choses parmi lesquelles manger et respirer sont les plus redondantes. Et je me fiche bien de ce qu'il aimait. Et puis, de toutes évidences, je n'en faisais pas partie."

Un ange passa, alors que tous deux observait les jardins par la baie vitrée.

"Ne sois pas si tranchée -au figuré bien entendu-. Ton père, Gabriel, t'aimait. Tu es sa fille. Néanmoins, il a toujours été d'une insouciance certaine. Pour lui, le danger n'existait pas, et l'aventure était sa seule véritable amante. Probablement plus que ta mère.
Toujours est-il qu'à ta naissance, en Sombrelune, il voulu te garder avec lui sur cette île, qu'il appréciait plus que tout. Il a beaucoup voyagé, tu sais ? Je pense même qu'il a du voir la majeure partie des terres connues, et s'il est bien un endroit qu'il aime, c'est Sombrelune.
"

L'avocat planta un court silence, s'humectant très légèrement les lèvres, avant de jeter un regard furtif à sa filleule, lui caressant le dos de la main. Et de reprendre :

"Je connais ton père depuis si longtemps, si tu savais. Il n'a pas la fibre paternelle. C'est tragique mais c'est ainsi. Son absence à tes côtés était inévitable. Ta mère et moi savions qu'il te chérirait pour un temps, seulement. Nous l'avons mis en garde. Je l'ai supplié de me confier ton éducation, de me laisser m'occuper de ton enfance, mais il soutenait que c'était son devoir, à lui seul. Et il n'avait pas tort, en soit. Seulement... et bien, ce qui était écrit arriva. Malgré son amour pour la foire, il n'a et ne résistera jamais à l'appel du voyage. C'est pourquoi il n'était là."

Villeme rajusta son monocle, y triturant un instant les chainons, avant de s'intéresser à sa mise.

"J'ai tout fait pour que Gabriel me donne ta garde. Ta mère... ta mère ne pouvait simplement pas s'occuper de toi. Mais moi, moi, j'y étais disposé. J'ai souhaité de tout mon cœur que ton père entende enfin raison, et t'offre une vie digne de ce nom. Mais... tu as grandi. Et je n'ai finalement réussi qu'à obtenir ta tutelle. Mais qu'est-ce-donc qu'une tutelle, en dehors de nos juridictions ! Ça n'avait aucun sens.
Et puis, par la suite.... et bien, Silas a découvert tes dons pour la scène. A partir de là, tu étais trop grande pour quitter la foire. S'il y a bien une chose que tu as hérité de ton père, c'est ton amour pour Sombrelune.
"

Un silence. Encore et toujours.

"Je préférais vos histoires sur les miroirs."

Cederwynn se leva avec légèreté et habileté. Elle s'était visiblement fort bien accoutumée de ses nouvelles frusques, et ne manqua pas l'occasion de filer au travers des couloirs, fonçant à toute allure en direction des jardins taillés de la propriété. Où elle demeura un long moment durant, monologuant sur sa propre perfection et le fait que son père ne lui devait rien, et qu'elle pas plus.

Ce n'est que quelques heures plus tard, alors que se dressait un immense banquet donné en l'honneur d'un des plus proches intimes de Villeme, le notaire en question, que Cederwynn reparut, le visage de porcelaine en guise de parure. Elle fit tourner bien des regards et élever bien des murmures dans l'assemblée, accoutrée de la sorte. Mais elle s'en fichait bien assez. A vrai dire, sa démarche semblait radieuse. C'est à table, alors que le notaire fit ce que les nobles savaient faire de mieux : se vanter, que l'incident survint.
Alors que le fortuné se faisait sa propre éloge, la foraine braqua son regard sur lui. Le respect était une notion totalement étrangère à ses yeux, aussi ne fallut-il pas s'étonner lorsqu'elle lui lança ce simple :

"Abruti."
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Re: (Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Jeu 11 Juil - 22:44

Musique


"-Qu'est-ce que cela veut dire, Villeme ?!
-Mr. De Villeforte, je vous en prie...
-Vous invitez des impudentes à votre table ? Quelle est cette farce ?!
-Comprenez bien, cher ami, que loin de moi fut l'idée...
-Je ne tolèrerais pas pareils écarts à mon sujet ! M'a t-on jamais parlé ainsi ! Un abruti, moi ?!
-Pas du t...
-Oui, totalement.
-PLAIT-IL ?!
-Cederwynn !
-C'est mon prénom.
-Elle continue, en plus !
-Arrête !
-Pourquoi ?
-Parce que !
-Il suffit, j'en ai assez entendu.
-Ah non, je n'ai pas tout dit, vous êtes également un fieffé fa...
-STOP !
-Mais pourquoi ?!
-C'est inacceptable !
-Mais c'est un fait. Vous l'êtes."

De Villeforte jeta sa serviette de soie contre la table, signifiant ainsi à tous l'outrage qui lui était fait. Puis, se drapant de sa plus fière dignité, il se fit fort de montrer à l'assemblée à quel point ce comportement était intolérable, tandis que le pauvre Villeme Sandin tentait tant bien que mal de réparer les humeurs de sa filleule.
Faisant des pieds et des mains, usant de fioritures verbales plus alambiquées les unes que les autres comme il savait si bien le faire, il ne cessait de complimenter De Villeforte, ce dernier rouge de colère et en nage de rage.

Le notaire battait l'air de ses bras et le plancher de ses pieds richement chaussés, scandant à qui mieux mieux que l'on n'avait jamais vu pareille décadence à telle tablée, que pareil outrage ne saurait rester sans conséquences, tandis que Villeme acquiesçait poliment.
Si l'avocat contenait les humeurs du notaire, il était à noter qu'il n'en perdait pas moins de sa superbe. Là où la plupart aurait plié l'échine et implorer d'excuser les erreurs d'une pauvre folle, lui demeurait humble et droit, stoïque, souriant élégamment.

Cederwynn le fixait, à propos. Elle fut ravie d'entrapercevoir une lueur d'amusement au fond des prunelles de son parrain. Il faut dire qu'il ne devait pas être habitué à une telle franchise, dans les milieux mondains de Hurlevent, là où régnaient faux-semblants, où sourire composés et hypocrisies surjouées avaient implanté leurs fiefs.
L'assemblée, elle, demeurait silencieuse, muette face à une scène que la plupart n'aurait jamais imaginé possible, même au plus profond de leurs rêves les plus osés. Tous savaient qu'une telle injure nécessitait réparation. Tous, sauf la foraine, bien entendu. La pauvre ne comprenait pas pourquoi tous la fixaient ainsi, outrés et renfrognés, désabusés et parfois même décontenancés.
Elle souriait timidement derrière le rictus moqueur de son masque de porcelaine, mains jointes derrière son dos. Masque et expression qui ne manquèrent pas de relancer de plus belle la fureur du notaire tandis qu'il croisait le regard de l'actrice, à bout.

Ce n'est qu'au bout de plusieurs minutes, alors qu'un semblant de mesure et de calme semblait reprendre De Villeforte, que Villeme Sandin s'excusa un instant, afin de raccompagner Cederwynn dans sa chambre, cependant que cette dernière ne cessait de piailler qu'elle n'était pas fatiguée.
L'avocat traina littéralement la comédienne, qui, lors de leur épopée, tentait vainement de s'agripper à tout ce qui avait le malheur de se trouver à portée, brisant ainsi divers vases hors de prix et renversant d'autres horloges d'une valeur certaine.
Ce n'est qu'arrivés dans les appartements alloués à la folle que Villeme daigna ouvrir la bouche.

"-Te rends-tu compte de ce que tu viens de faire ?
-J'ai essayé de dialoguer avec un fou, voilà ce que j'ai fait !
-Ce n'est pas la question, Cederwynn ! Je pensais que tu saurais te tenir devant mes convives. Je me trompais.
-Pourquoi devrais-je me tenir ? Suis-je en train de tomber ? Mes appuis me paraissent plutôt stables, et je me suis habituée à ces frusques. Non non, je n'ai définitivement pas besoin de me tenir."

Villeme soupira longuement. Partagé entre le rire et les larmes, il en venait à se demander parfois si sa filleule ne lui apportait pas plus d'ennuis qu'autre chose. Il balaya cette pensée amère, et se focalisa à nouveau sur la rousse.

"-Ce n'est pas de gaieté de cœur que je fais ceci, mais je dois t'enfermer dans ta chambre. Au moins le temps que mes invités nous quittent.
-PLAIT-IL ?! Vous n'y pensez pas !
-Je suis navré."

Musique

La porte claqua alors que l'actrice se ruait sur le loquet, s'y agrippant désespérément. En vain, la serrure résonna au moment où la clef actionna le verrou. La réaction fut instantanée. Effondrée au sol dans ses jupons, la panique vint lui tenir compagnie dès lors que son simili de liberté l'avait abandonné. De suite, tout lui paraissait menaçant, dangereux, létal même. Elle se releva vivement, se blottissant dans le coin de la porte, balayant la pièce de son regard exorbité par la peur. La peur de ne plus être libre, la peur de ne plus être elle.

Le lit lorgnait sur elle comme les monstres des histoires de tonton Silas, les tapis semblaient aussi réels que les sables mouvants que lui comptait Sayge, et les papiers peints aussi mortels que les cachettes utilisées par certains assassins de contrées oubliées, que lui avait raconté un vagabond passant à la foire.
La pièce, déjà vaste d'origine, semblait tripler, quadrupler, quintupler de taille sous le regard apeuré de la comédienne. Doucereux paradoxe, tant d'espace pour en fait n'être que prisonnière lui semblait d'un coup une vilaine farce du sort, envers qui elle se jura vengeance.

Sa respiration se fit haletante, hésitante, soulevant son corsage avec difficulté. Des sueurs froides vinrent lui chatouiller l'échine alors que les murs, qui ce tantôt semblaient s'ouvrir, paraissaient maintenant se rapprocher, lentement. Très lentement.
Elle chercha difficilement son souffle, le poids sur sa poitrine s’alourdissant de seconde en seconde.

Elle observa tout le mobilier, analysa jusqu'au plancher. N'importe qui aurait de suite envisagé les fenêtres, comme logique échappatoire. Mais elle était loin d'être n'importe qui, cette pauvre démente. Elle se jeta au sol, frappant de ses mains chaque latte du plancher, cherchant frénétiquement une sonorité creuse, vivant symbole d'une liberté pour le moment imaginaire et intangible. Elle se ruait alors dans l'armoire, à la recherche de quelque passage secret. En vain, elle les avait presque tous découvert ce tantôt, durant les deux dernières semaines qu'elle eût passé chez son parrain.
Et si elle savait pertinemment qu'aucun chemin dérobé ne se cachait dans cette suite, elle ne se priva pas de fouiller une fois encore.
Ce n'est qu'au bout de quelques minutes qu'elle aperçut enfin les larges baies vitrées... Et la chaise massive de son bureau.

Dans la salle de réception, les esprits avaient retrouvés de leur quiétude, plus personne ne mentionnait l'incident passé, et courbettes, compliments et hypocrisie nobiliaire purent reprendre en toute quiétude. Tout serait allé pour le mieux si, alors qu'un membre de l'assemblée partageait à ses confrères et consœurs le récit d'une exquise péripétie, imaginaire ou brodée, un soudain et retentissant fracas de verre brisé ne se fit entendre.

Se ruant vers les appartements de sa filleule, Villeme, accompagné de plusieurs notables, ne put qu'apercevoir le verre brisé de la baie vitrée. Au fond des jardins, une envolée de jupons disparaissait de biais derrière les arbres taillés, tandis qu'un rire fou et malsain achevait de résonner dans le lointain.
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Re: (Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Mer 24 Juil - 2:30


Chapitre second : L'entrée des artistes



Musique

Tous ! Ils étaient tous contre elle ! Ils voulaient tous la tuer, l'emprisonner, la torturer ! C'était ça la solution ! Ce n'était pas elle qui était folle, mais bien le monde entier que le fut ! C'était pourtant évident, ces déments n’arrêtaient pas de la dire simplette, mais cela n'incluait aucune vérité. Après tout, ce n'est pas parce qu'ils furent nombreux à avoir tort qu'ils eurent raisons.
DES FOUS !
Il fallait fuir, encore une fois. Si elle se faisait retrouver, c'était la mort assurée. Même son parrain, qui sous ses airs d'innocent et gentil homme d'emphase, avait pourtant tenté de la faire souffrir. Oui oui ! C'est bien ce qu'il avait fait ! Du moins, aux yeux de la foraine.

DES DÉMENTS ! Elle courrait encore, dire que cela était devenu une habitude aurait été d'un euphémisme sans limite. Disons simplement qu'elle en était devenue friande. Escaladant les clôtures de la propriété, elle atterrit directement dans les avenues sereines du quartier fortuné. Déjà, des aboiements se firent entendre de derrière elle, témoignant que son avocat de parrain ordonnait à ses valets d'aller chercher la sûreté afin de mander un avis de recherche au plus tôt.

AH ! Elle n'était pas dupe ! Ce n'était pas pour la retrouver, cet avis ! Mais bien pour la faire taire. Elle en savait trop, elle savait tout. Pis encore pour ces malotrus ! Elle était parfaite. La jalousie anime en permanence le cœur des Hommes, son existence était insupportable à leurs yeux, sans aucun doute. Elle était trop belle, trop douée, trop somptueuse, trop éloquente.
TOUS ! Ils étaient tous contre elle ! Gardes, mendiants, passants, marchands, badauds et maçons, dockaires et vagabonds ! Ce quartier était trop vaste, trop ample. Les cachettes s'y faisaient rares. Et du haut des collines où les habitats des plus grandes fortunes de la ville se dressaient, le port en contrebas trônait. La foraine l'envisagea tout en enfilant sa guimpe, ornée de son éternel capuchon -qu'elle avait attrapé avant de quitter la demeure de son parrain-, rabattant ledit carcan de laine sur son visage, par-delà même son masque.

Oh, quelle vision devait-elle offrir ! Le bas toujours richement vêtu, bien que jupons et fanfreluches eurent souffert de l'enjambée des barrières, et le haut emmitouflé dans une laine de moyenne facture, beige aux motifs rouge, aux allures de clown. Sublimé par le capuchon ombrageant la partie supérieur du visage masqué de la foraine, ne laissant percevoir que l'infâme rictus moqueur de la porcelaine.

Mais peu lui en fallait, elle n'y pensa pas un seul instant. Elle avait mieux à faire : des pas se faisaient déjà entendre à ses trousses, alors elle se remit à courir. Plus vite, plus loin, dérapant parfois au dernier moment à tel point qu'elle devait s'aider de ses mains pour ne pas se gameler, afin de s'enfoncer par d'adjacents passages, quittant progressivement avenues et rues pavées pour ruelles, coupes-gorges et passages piteux.
Par plusieurs fois, elle se prit à se ruer dans une impasse, tapant furieusement de ses poings contre les murets lui barrant la route, se prenant ensuite à envisager quel chemin suivre. Se perdant par maintes fois dans les ruelles sinueuses et tortueuse du bas-quartier jouxtant les docks, rageant amèrement de temps à autre contre une caisse qui avait eu le malheur de se trouver sur son passage. Avant que la haine ne cède à la panique, des sons de poursuites se faisant entendre dans les rues annexes, à quelques enjambées de là où la foraine se trouvait en ce moment-même.
La peur de se faire trouver et emmener, de se faire malmener et enfermer. Une terreur indicible, qui depuis trop longtemps ceignait l'esprit de la démente. C'en était trop, et ce trop plein vint l'achever dans sa conclusion : il fallait quitter cette ville au plus vite. Elle n'avait plus rien à lui offrir sinon stupeur... et dégout.

Elle se remit en route, passant cette fois par de vastes terrains vagues constitués par les pans de la collines surplombant le quartier, laissés pour la plupart en friches et constituant un lieu de choix pour la fuite improvisée de la comédienne. Elle dut à trois reprises se plaquer au sol tandis que gardes et poursuivants divers débaroulaient dans les rues non loin, risquant de l’apercevoir au passage. Elle rampa plusieurs mètres durant, plaquée au sol du mieux qu'elle le pouvait, et que ces frusques l'eussent permit pour la laisser se mouvoir correctement. Arrivée en contrebas, elle enjamba une barrière délabrée pour enfin arriver à l'embrasure du quartier du port. Longeant tavernes, coopératives, réserves et comptoirs de commerce, elle s'élança ensuite vers les quais.

Ce n'est qu'au bout de plusieurs minutes qu'elle parvint enfin au lieu dit, les chausses trempées par les flaques dans lesquelles elle avait trébuché. Le lieu était décidément d'un tout autre acabit que le confort dans lequel elle se prélassait depuis plusieurs semaines.
Boueux, bondé, répugnant et poisseux, une terrible odeur de poisson et de mécanique y régnait.
Elle ralentissait alors sa course, envisageant la totalité de l'espace, ne sachant foutrement pas ce qu'était ce lieu. Des espèces de machins en bois et en métal flottaient à-même l'océan ! Pis encore, certains parvenaient même à s'y mouvoir, moyennant d'amples morceaux de toiles flottant dans les airs et reliés à d'immenses bâtons de bois ! D'autres, par le biais de sortes de moulins à eau directement fixé sur la structure. Qu'était-ce là que ces nouvelles fantaisies ? Il fallait qu'elle le découvre. Ainsi tenta t-elle de se rendre auprès de ces géants marins, s'avançant hésitante entre plusieurs piles de caisses...

Musique

Pour mieux tomber dans un traquenard qui aurait pourtant parût évident à n'importe qui de logique ou d'un tant soit peu censé. Ce qui n'était pas le cas d'espèce, malheureusement. Elle ne saisissait pas ce que signifiaient ces hommes loqueteux , armés de tessons, de tranchants rustiques ou de simples planches de bois, rictus vicieux aux lèvres et visiblement ravie d'avoir trouvé une donzelle semblant si riche dans un endroit si malfamé.
Et même si ils parurent un instant surpris sous l'allure ambiguë de l'actrice, cela n'eut pas plus d'effet que de les faire pouffer par la suite, tandis qu'un homme crasseux, à la barbe hirsute et aux cheveux gras, railla amèrement :

"On est tombé sur une championne, les gars !"

La foraine aurait bien rétorqué qu'en effet, elle était championne en tout domaine qu'elle envisageait, du fait de la perfection inhérente à sa personne, mais l'avancée menaçante des hommes vint enfin lui faire comprendre que leurs intentions n'étaient franchement pas des plus puritaines.

Un premier tenta de l'aborder d'une manière pour le moins... brutale. Mais si la foraine était perdue dans ce monde de fou, elle n'en conservait pas moins la maitrise de son art, qui, dans ces terres, répondait à la dénomination de massacre, tuerie ou barbarie. Elle préférait le terme "spectacle" quant à elle. Après tout, elle n'avait jamais tué personne, puisque leurs rôles étaient justement de mourir ! Elle n'avait fait que suivre la pièce, à la lettre !
La comédienne, donc, n'eut aucun mal à se glisser par le flanc du manant, enfouissant au passage sa main dans sa bouche braillante en hameçonnant sa joue par l'intérieur, s’apprêtant à tirer un coup sec pour offrir un sourire neuf au mécréant.
Mais elle n'eût d'autre choix que le lâcher tandis qu'un autre gougnafier tentait de l’assommer.
La situation semblait décidément mal partie. Mais soudain, comme cousu de fil blanc et sous l'incrédulité générale, une dizaine de personnes, tout en couleur vêtus, portant torches de jonglages, matériel d’illusionnisme et autre panoplies foraines, se joignirent à la mêlée.

Oh, la solidarité entre forains était légendaire, et ce au travers du monde. Et ces derniers apparurent comme autant de sauveurs pour Cederwynn qui les observa bouter les manants, émerveillée.
Quand l'incident fut écarté, un homme, séduisant selon les canons contemporains, et revêtant un énorme chapeau de mousquetaire, orné d'une majestueuse plume, inclina le chef. Un homme brun, dans la fleur de l'âge, cheveux mi-longs et moustache de bretteur.

"Milady, je suis ravie de vous rencontrer. Mais permettez-moi de répondre à mes bonnes manières en me présentant. Gabriel Delabruine et sa troupe : la fratrie de l'art !"
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Re: (Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Ven 31 Jan - 23:21

[Hrp] Profanation de sépulture ! -de topic-



Musique

Un délicat et malicieux vent ascendant venait titiller la foraine, soulevant ses rousses mèches par dessous et les envoyant fureter alentours, assise qu'elle était sur la fine passerelle de bois flotté, trônant en contrebas de l'une des nombreuses roulottes.
Roulottes composant l'étrange, exotique et originale procession caravanière, avançant cahin-caha au gré des chaos de la route, secouant doucement l'actrice, la balançant ce tantôt et la forçant à prendre appui quelques minutes plus tard.

Cela faisait maintenant plus d'un mois que Cederwynn voyageait au sein de la Fratrie de l'art. Un mois qu'elle vivait à leur rythme, se contentant de vagabonder de villages en patelins, de patelins en bourgs, de bourgs en villes. Dispensant ses talents de comédienne sur scène, ravissant les plus friands d'humour et de burlesque en interprétant diverses pièces très en vogue, telles la célèbre "Les fourberies de Vol'Jin", "Sorcier-docteur malgré lui" ou autre "L'académie du mensonge", la foraine s'épanouissait dans un univers qui était sien.

Tantôt bourgeoise, tantôt princesse, parfois mendiante, et cependant apôtre, cultiste ou dévot, avocate ou criminelle, elle changeait de masque comme de personnalité. Mais après tout, le masque d'un comédien n'était-il pas son véritable visage ? Et en matière de théâtre, Cederwynn troquait de personnages comme de chemises. Une habitude que d'aucun aurait juré inhérente à sa folie, néanmoins la foraine n'était pas le moins du monde schizophrène, bien au contraire. Tromperie, dol et faux-semblants étaient simplement autant de fiefs dont elle était seule régente.

Un délicat et malicieux vent ascendant vint la faire rire, tandis qu'elle ballotait ses jambes dans le vide, ses pieds bottés au ras du sol, tout en fixant l'avant de la roulotte qui était attachée à celle qu'elle partageait avec un homme qui se faisait appeler "Le Colporteur".
Un forain foutrement intéressant, tant et si bien qu'il savait tout ! Absolument tout ! Arithmétique, algèbre, histoire des Hommes et des Elfes, cartographie, us et coutumes, chants lyriques ou grégoriens, solfège... La connaissance le tenait pour amant, et celui-ci s'en complaisait bien assez. Au plus grand bonheur de Cederwynn, quelle joie d'enfin avoir quelqu'un avec qui partager de savantes paroles !
Et d'une curiosité, ce Colporteur ! Tout ce qu'il pouvait encore ignorer, il voulait le savoir ! Sombrelune ? Bien entendu qu'il en avait ouï dire mots, mais jamais ne s'y était-il rendu. Où donc se trouvait cette île si bien nimbée de mystère qu'elle n'apparaissait sur aucune carte ? Cette foire interdite d'accès conventionnel, seulement joignable une semaine par mois durant par le biais de transports magiques ?!

Cederwynn se retrouvait chez le Colporteur, en un sens. Lui aussi voulait tout savoir, vraiment tout. Bien évidemment, elle, elle était parfaite. Mais pour un quidam, il supplantait la moyenne, et c'était tout à son honneur.
La foraine lorgnait sur la roulotte suivante, donc, à contresens de la marche, tandis que l'homme à la moustache de mousquetaire écarta les voiles de l’exiguë entrée en s'étirant.
Gabriel Delabruine. Son père. Elle ne pouvait s'empêcher de l'observer, tandis qu'il enfilait son éternel chapeau à plume. Ce couvre-chef était à Gabriel ce qu'était son masque à la foraine. Il ne s'en séparait jamais bien longtemps et le choyait comme la prunelle de ses yeux.
Il remarqua Cederwynn assise face à lui, sur sa passerelle, à moitié ensoleillée par un zénith brûlant, avant de lui offrir un sourire poli.

Oh, le brave ignorait tout de la filiation de la rousse lui faisant face. Si Cederwynn savait manier les personnages sur scène, elle n'en était pas moins douée en dehors des planches, bien au contraire. Aussi n'eût-elle aucun mal à improviser nom, prénom et à feindre un passé simple mais efficace.
Malheureusement pour elle, elle ne parvint pas à dissimuler sa folie. En tout cas, pas après que, lorsque l'on lui demandait d'où elle venait, elle précisait que tout dépendait de l'heure à laquelle on lui posait la question, car à chaque seconde passant, le tout pouvait devenir un rien, en l'espèce.
Mais fort heureusement, Gabriel et sa troupe ne décidèrent pas de l'abandonner au coin d'un sentier. Et c'est ainsi que depuis un mois, Cederwynn continuait son étrange visite du monde.

Elle se releva délicatement, s'époussetant un instant le séant et réajustant son coquet corsage qu'elle avait décidé de conserver, avant de s'enfouir elle-même dans sa propre roulotte.
Si l'étroitesse existait dans la langue des Hommes, c'est qu'elle devait parfois désigner une réalité. En l'espèce, le cas s'y prêtait plutôt bien. A l'intérieur de la caravane de bois flotté, déformée et asymétrique de par la nature du matériau la composant, et au milieu de pléthore de rubans fustigeant depuis le plafond, de voilures fines et transparentes, deux matelas se prélassaient difficilement au sein de renfoncement dans le bois, tandis que dans un coin s'élevait le bureau du Colporteur. Jonché d'outils de mesure, de navigation, de dessin, d'astrologie et de poèmes, le terme de capharnaüm aurait été d'un doucereux euphémisme. Mais aux yeux de la foraine, c'était bien au contraire une preuve de génie, le tout étant, à bien y regarder, excessivement bien classé. C'était un fatras étudié, un bazar organisé.

"HEY ! La Comédienne, viens donc voir quelle faramineuse découverte m'a faite partager le Songeur !"

Surprit Cederwynn le Colporteur, s'infiltrant dans la roulotte par l'entrée opposée de la caravane, transportant fièrement une petite et délicate boîte de frêne rouge laqué, enluminé de dorure, probablement un faux métal ressemblant à de l'or, et cerclé de motifs floraux.
En son côté s'élançait vaillamment hors du bois une fine manivelle d'airain, autour de laquelle le Colporteur avait deux doigts soigneusement fermés.
Il s'avança en hâte en direction de son bureau, voûté sur lui-même, tout excité qu'il était de faire partager sa merveille à sa partenaire de chambrée.
Alors que la Comédienne parvenait à sa hauteur, perchée sur la pointe de ses pieds et agrippée à ses épaules pour mieux pouvoir observer, le Colporteur se mit à actionner la manivelle, tandis qu'une partition perforée entreprit de se rembobiner le long d'un cylindre.
Quelques tours où rien ne se produisit sinon un silence de cathédrale, où les uniques cliquetis de la mécanique se firent entendre, en guise de prémice, avant qu'une délicate mélopée, douce berceuse d'une contrée perdue, commença à caresser les tympans des deux forains, les laissant pantois devant cette petite perle.

"-Mais qu'est-ce-donc ?!
-Le Songeur m'a dit que c'était une "boîte à musique" ! Ça viendrait de son pays. Il n'a jamais voulu me dire d'où il venait, d'ailleurs.
-C'est un orchestre ambulant ! C'est fantastique !
-Pas vrai ?
-J'en veux une !
-Pas question, pas question ! Celle-la c'est la mienne ! Trouves t-en une !
-Mais vous aviez dit que c'était au Songeur ?
-... J'ai dit ça ? Tu rêves, pauvre folle.
-JE NE S-
-C'est le monde qui l'est, oui oui, je sais. Laisse-moi donc, veux-tu ? Le Penseur veut te voir. Vas-y et fais de l'espace."

Cederwynn s'empourpra d'une colère indicible, mais plus pour la forme que pour le fond. A vrai dire, elle se plaisait follement, au sein de cette caravane. En un mois, elle avait récupéré la foi en la capacité de ce nouveau monde à l'émerveiller de nouveau. Et sa visite prochaine du Penseur n'était pas pour aller dans le sens inverse, bien au contraire.
Ainsi écarta t-elle les voilages de la roulotte, aveuglée un instant par le soleil, avant de s'enfouir dans la roulotte suivante et d'entreprendre de remonter la caravane.
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Re: (Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Mer 5 Fév - 5:49

Musique


Si l'extravagance devait nommer un ambassadeur sur Azeroth, elle aurait probablement choisit comme champion la roulotte du Penseur.
Et, à vrai dire, elle n'avait de roulotte que le nom, tant elle tenait de l'engin de siège, du moulin à eau, du pressoir à fruit et de la machine à vapeur. Sur cette improbable construction se mariaient engrenages et pistons, fusibles épousaient câbles, et jauges de température valves de pressions. De toute cette mécanique fustigeaient alentours gerbes de vapeurs et autre émanations de gaz. Sur ses armatures d'airain et ossatures d'aciers se dressaient un fier moulin à eau, fouettant l'air depuis le côté de la roulotte, et dont l'utilité aurait pu paraître parfaitement contestable. En son toit, un imposant pressoir à agrume s'actionnait et se rétractait dans un ballet sans fin, ce tantôt rabaissé contre la cuve, parfois haut dans le ciel.

Un exotisme à la hauteur de son créateur : ledit Penseur. C'était un homme intriguant, un génie de son temps, versé dans les arts de la mécanique moderne, et de l'artisanat contemporain. Il se vantait de maitriser la plupart des techniques de créations existantes, d'où l'alliance des métaux et bois de sa roulotte, qui, malgré l'incongruité de leur façonnage, était pourtant assemblé selon une technique certaine.
Les rides commençaient à manger son visage fatigué, et bien que sa barbe fournie tirait sur le poivre et sel, il ne perdait jamais cette juvénile lueur d'inventivité, luisant malicieusement au fond de ses prunelles cernées.
C'est avachi à son plan de travail, penché qu'il était sur une évidente nouvelle invention, qu'il accueilli la Comédienne sans même se retourner, tournevis dans une main et fer à souder dans l'autre, tandis que des gerbes d'étincelles jouaient furieusement par-delà l'atelier.

Cederwynn n'avait pas réellement eut l'occasion de discuter avec lui. A vrai dire, elle ne l'avait vu qu'une seule fois, tandis qu'au sortir d'un arrêt de la Fratrie dans un village anodin, au coin du feu, le Songeur, philosophe de la caravane, leur tenait le langage d'une fable de sa contrée lointaine. C'est emmitouflée dans sa large guimpe que la foraine avait aperçu le vieil homme, ceint d'une épaisse couverture de laine, sa femme et leur fille à ses côtés, écoutant l'orateur et ses fantasques palabres.
Inutile de préciser qu'aujourd'hui, découvrant le lieu, et selon son esprit dérangé capable de s'émerveiller pour un oui, pour un non, elle demeura bouche-bée devant l’agencement de la roulotte.
Et c'est ainsi que, devant le silence de sa convive, le Penseur se détourna de son travail, orientant son regard fatigué dissimulé derrière de lourdes bésicles de soudeur, avant de se fendre d'un sourire affable.

"Ah, vous voici. Depuis votre ... "exploit" de la semaine dernière, l'Utopiste s'est montré désireux de vous équiper. Dans le seul but de mieux assurer vos "talents". C'est qu'une vitre ne fait pas vraiment professionnel, vous ne pouvez qu'être d'accord avec moi."

L'exploit en question était d'un romantisme sans égal ! La semaine passée, un mercenaire pédant et risible, pourtant imbu de lui-même et tenant plus du bandit, probablement enivré plus que de raison, avait décidé de s'en prendre à la Conteuse, elle aussi membre de la Fratrie. Cederwynn, devant les assauts "gentleman" visant à séduire la Conteuse, n'avait rien trouvé de plus pertinent que de se saisir d'une vitre qui aurait due être posée sur un bâtiment non loin du camp des forains pour la fracasser sur le crâne du manant mercenaire.
Oh, le bougre en avait eut pour son compte, beurré qu'il était. Peu s'en fallu d'ailleurs pour qu'il passe l'arme à gauche. Ce qu'il fit, à vrai dire, lorsque l'Utopiste le fit malencontreusement glisser du talon en direction de la rivière proche du campement, où le gougnafier s'engouffra pour ne jamais reparaitre.

Le Penseur retira ses vieilles bésicles, se retournant un instant vers son pan de travail, saisissant hors de la vue de l'actrice le fruit de son labeur, avant d'en revenir à elle, tenant fièrement sur ses frêles bras une espèce d'arme... incongrue.
Certains auraient pensé à un tonfa, d'autre à une faux, et pourquoi pas à une hache ? A vrai dire, les trois auraient eu tort, et raison.
Il s'agissait en vérité d'un fendoir façonné sur une base de tonfa, composé de trois lames larges étudiés pour enfoncer la chair plus que de la trancher, et toutes trois rétractables. Le mécanisme, une fois replié sur lui-même, était bien moins imposant et il était possible de le sangler sur son avant-bras. Le Penseur avait décidément pensé à tout.

"Voilà, vous aurez moins l'air stupide."

Cederwynn ne releva même pas, hantée et obnubilée par cette véritable perle trônant devant elle. Elle la voulait, maintenant, tout de suite, sur le champ ! C'était déjà le cas ? Et bien c'était tout de même trop lent ! Elle se se jeta littéralement sur l'attirail, s'en emparant sans aucune espèce de politesse et le fixant derechef à son fin avant-bras.
Une envie malsaine la fit frissonner. Elle voulait essayer cette merveille. Sur quelqu'un, un idiot, un manant, n'importe qui ! Vite, vite encore ! Mais pas quelqu'un de la Fratrie, non pas eux ! Un arrêt, une ville non loin, oui ! Il fallait absolument s’arrêter sans attendre !
Elle se retourna vivement du Penseur sans même lui adresser un mot, et se rua hors de la roulotte mécanique, sautant l'espace jusqu'à la précédente, fonçant vers celle qu'elle partageait avec le Colporteur pour lui montrer à son tour son incroyable découverte.
Ce dernier ne manqua pas de jalouser Cederwynn. Et la nuit-même, il tenta par maintes fois de la subtiliser de son bien, s'approchant de sa couche et osant une manœuvre furtive pour dessangler l'arme de la comédienne.
Et c'est avec un ignoble bleu à la joue qu'il abandonna sa quête, retournant dans son propre couchage en marmonnant toutes sortes de jurons sous les gloussements déments de la rousse.

Les deux jours suivants furent un tantinet... difficile pour Cederwynn, dont l'esprit dérangé vint la faire souffrir de sa morbide curiosité envers son arme. Deux jours durant lesquels la Fratrie demeura en rase-campagne dans une région vallonnée, parsemée de hauts-plateaux et de falaises où régnaient un soleil pâle et un vent à faire s'envoler les pierres. Où d'immenses plaines verdoyantes s'étendaient à perte de vue sur les plateaux déserts, infini effrayant mais séduisant, invitant le voyageur à venir s'y perdre de plein gré.
Deux jours durant lesquels ils ne croisèrent personne. Absolument personne, en dehors des membres de leurs caravane visitant de temps à autres les roulottes de leurs confrères et consœurs.
Deux jours qui parurent une éternité, tant elle ne pensait plus à rien d'autre. Lorgnant pendant des heures sur les mécanismes du fendoir, jouant parfois à déplier et rétracter les cruelles lames brillant de leur éclat neuf, s'imaginant pourfendre les vils et les faquins dans des torrents de sang la réchauffant, en ces terres froides en venteuses.

Et, alors que son esprit menaçait de définitivement la quitter, pour son plus grand bonheur, un passant apparu. Alors que la troupe s'était arrêtée pour la nuit, un vagabond, ni pauvre, ni aisé, probablement de passage, eut la malchance de tomber sur la rousse tandis qu'elle était partie fureter sur les vallons précédant la caravane, curieuse de cette région qu'elle n'avait jamais visité.
Ce devait être un coup du sort que cet homme qui, non content d'être un parfait inconnu pour la démente, était en plus un cœur brisé, ravagé par une amourette ayant balayé ses espoirs d'un simple revers de la main, mélancolique et dramatique, comme il s'en trouvait tant dans toutes les villes. Criant à tue-tête et à qui mieux mieux que la vie ne méritait pas d'être vécue, cruelle et ignoble qu'elle était, reliquat de souffrances subsistants de rêves perdus.
Et, car les bonnes nouvelles ne viennent jamais seules, le pauvre homme -poète de son état- eut la bonne idée de tenir ces mots à la foraine.

"Oh, belle inconnue, qu'est-ce-que le bonheur éperdu, qui d'un sourire malicieux et d'un rire cristallin, vient embuer vos yeux, et sceller votre destin ? Quelle idée que de rire, quand je ne désire que mourir !"

Et la foraine de se fendre d'un sourire infâme sous l'éternel rictus tout aussi dément de son masque, avant de lui répondre ce simple :

"D'accord !"

Coupant court aux envolées lyriques du capricieux, cependant qu'à sa réponse, concise et candide, vinrent s'ajouter le délicat bruit des lames se frottant l'une l'autre, et qu'au reflet d'une lune à moitié pleine, vinrent s'illuminer les tranchants du fendoir de la foraine.
Et alors, le poète amoureux vint regretter ses paroles irréfléchies, offertes inconsciemment à une comédienne goguenarde.
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Re: (Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Sam 8 Fév - 1:55

Musique

"Je vais vous attraper !"

Par la Lumière, me voici, pauvre penseur de vers, devant une folle abasourdi. Perdu dans une guimpe de brume, terrifié par des rires hystériques, qui sans logique mais avec amertume, vint m'envelopper. Une vraie sadique !
Et me voilà à faire des vers sans en avoir l'air. J'ai mieux à penser !

Folle. Éperdument. Certainement. Pourquoi Sargeras a t-il fallu qu'en ces contrées pratiquement désertes, tombe-je sur l'incarnation même du fol ? Quelles probabilités ? Aucune ! Après lui avoir dit que la vie était trop dure, voilà qu'elle était parti d'un rire cristallin. La pensant moqueuse, loin s'en fallut que je fus proche de la réalité ! Elle ne se moquait pas, non, elle s'extasiait !
Je parcours ces landes et ces falaises depuis ma plus tendre enfance, en cette saison, il n'y a pas de brume. Jamais ! Je ne suis pas un homme de science, mais c'est incongru. Pourtant, cette infâme purée de poix irréelle est bien présente. Elle m'étouffe, m'aveugle et me perd. Je sombre. Et l'éclat de la Lune ne vient pas m'aider, oh que non ! Il ne fait qu'épaissir les volutes de brume, et m'égarer en leur sein.

"Je suis lààààààà ! Et je viens pour... Attendez ! Non, je ne suis pas là. Ne bougez pas, j'arrive !"

Oh non non non ! Ne venez pas par pitié ! Je dois partir ! Par ici, je crois reconnaître le chemin. Oui, oui ! Ces rochers, là, ils mènent tout de go vers...
Un précipice ! Foutreciel, je me jette en arrière et m'arrête de justesse au bord de la falaise, le vide se perdant quelques mètres à peine plus bas dans le brouillard. Ce n'est pas passé loin, vraiment pas. Mais peut-être est-ce ma chance ? Vite, une solution ! Je pourrais me pencher, m'accrocher au rebord et... Oui, oui !

"Je... je suis ici, ma mie ! Venez, je vous en prie ! Venez jouer !"

Diantre, la voilà qui repart dans son rire... Oh, Lumière, faites que ça marche ! J'entends ses pas, elle se rapproche ! Son rire aussi, oh Lumière Lumière ! Elle est là, je vois sa silhouette à la lisière de la brume, elle furette... Elle arrive. Vite, l'attirer, la faire chuter. Je claque de la paume de ma main sur la terre humide de la falaise. J'entends le claquement des bottines se stopper, tandis que cette garce monologue quelque chose.
Puis, le silence. Absolu, total, effroyable. Plus un son, même l'océan ne bat plus les façades érodées des falaises. A vrai dire, cette brume est si opaque, si intense que je pourrais être à n'importe quel endroit que je ne m'en rendrais compte. Mais surtout, elle. Elle ne fait plus un bruit. Je ne vois plus sa silhouette. Où est-elle passée ? Se serait-elle lassée ? Oh, par le divin, si c'est bien cela, je mènerais une vie exemplaire, soyez-en certain ! Je... Je vais rentrer chez moi. Revoir mes proches, nous sortirons et profiterons de notre village... Oui, je ne veux pas mourir ! Cette... Cette chose, car une telle maniaque ne peut être un être humain, ne m'aura pas ! Foi de Rillardais !

Mais prudence est mère de sureté. Elle n'est pas tombée dans le piège, qu'à cela ne tienne ! Ce n'est pas pour que je tombe dans le sien. En serrant cette racine qui dépasse de la paroi, je pourrais peut-être me soutenir et me lever quelques peu... Oui, voilà. Maintenant, je cramponne mes pieds contre cette roche plate... Ainsi. Et il ne me reste plus qu'à passer un léger coup d’œil par dessus la...

"CROA !"

J'échappe un cri de surprise ! Saloperie de corbeau ! A croire qu'il l'a fait exprès, ce piaf, à se tenir juste devant moi. Je le chasse silencieusement en balayant la zone du regard. La brume est toujours aussi intense, si ce n'est plus. Mais aucun signe de la démente. Pas même un bruit. Toujours pas de bruit d'ailleurs, à part ce foutu volatile. Je me hisse le plus furtivement possible, et me relève doucement, ne quittant pas la périphérie limitée de ma vision. Et pourquoi le vent ne souffle t-il plus ? C'est bien la première fois que règne ce calme plat ! Quand on pense que la semaine dernière encore, la vieille Denisotte se faisait soulever de sa chaise à bascule pour atterrir un étage plus haut, à l'autre bout de la rue, sous l'effet d'une soudaine bourrasque !
Soufflez donc, mistrals ingrats ! Et ôtez-moi ce brouillard que je ne saurais sou...

"TROUVÉ !"

Je hurle franchement. De terreur, premièrement, mais probablement également à cause de cette froide morsure, ceignant mon aisselle. La pouffiasse ! Elle vise là où ça fait mal. Je geins tandis qu'elle retire lentement son... machin qui lui sert de... d'arme ? La lame quitte mon épaule, travers l'intérieur de ma chair, et ressort enfin de mon aisselle. Pas un moment à perdre, la douleur sera pire si je ne lutte pas pour ma vie ! Un bon coup de pied en pleine poitrine, et la voilà qui chute, le souffle coupé. Mais pour combien de temps ?
Elle ne m'aura pas, je vous le dis ! Je fuis au sein de la brume, dans la direction que j'imagine opposée au ravin précédent, et m'enfonce dans la purée de poix.


Musique

"CA ! CA C’ÉTAIT MÉCHANT CA !"

Méchant ? Mais elle se fout de qui ? Et mon bras ? Bigre, je dois rentrer et faire voir ça à l'apothicaire. Et si elle avait empoisonné son attirail ? Quand bien même, ça fait un mal de chien, et une infection serait probable. Bon sang, ma gorge me brûle tandis que mes pas foulent les herbes rases des hauts-plateaux. Je commence à voir cette brume comme une bénédiction. La bougresse ne risque pas de me voir, là-dedans ! Et si ce brouillard ne m'engloutissait pas, le manque de relief de la région me trahirait des lieues à la ronde !

La terre vole sous mes pas frénétiques, je bat le sol d'une cadence endiablée, mais le jeu en vaut la chandelle. Ma vie, rien que ça ! Vite !
Sautant une énorme racine dépassant du sol, et glissant d'un pied, je me repose quelques secondes à l'abri d'un arbre massif. Pour repartir derechef. Je ne sais pas où elle est, et je ne veux pas le savoir. Tout ce que j'entends, ce sont ces commentaires insupportables, et sa voix insoutenable. Bon sang, pourquoi moi ?!

"Je ne suis pas rancunière ! Venez ! Venez et... je vous offre un verre ?! Avec du liquide dedans !"

... Bref, je saute un faible espace me séparant du plateau suivant, et je constate que la brume ne se dissipe toujours pas. Le vent quant à lui semble suivre l'opposé. Tant pis, je m'en sortirais seul. Voyons... ah, par ici. Oui, c'est le chemin le plus simple vers le village. Plus vite, plus vite ! J'arrive enfin en vue de... Oh, diantre. Ce raccourci passe par la forêt... Et quelle forêt ! Si dense que même en pleine journée, il y fait nuit noire...

Voilà plusieurs minutes que j'erre entre les arbres, les buissons, les frondaisons basses des sous-bois, pour arriver entre de millénaires chênes et frênes. Tous ont poussé bien trop proches les uns des autres, je ne peux même plus courir. Mais ce qui m'insupporte le plus, ce sont les craquements des branches sous mes pieds, les bruissements des feuilles à mon avancée. Et je n'entends plus l'autre tâche. Je ne sais pas ce qu'elle fait. Mais qu'elle le fasse loin de moi. Je veux rentrer. Oui, revoir ma famille.
Je...
J'ai perdu trop de sang. Mais le village est non loin et... Oui, je peux y arriver, ce n'est qu'à un ou deux kilomètres à peine ! Je... Oh bon sang, il faut que je m'arrête un instant. Je me laisse tomber contre un tapis de mousse, sous couvert d'un arbre ayant chuté à proximité. Une fois encore, le silence règne. Et la brume est si présente que je ne perçois qu'à moitié les silhouette des arbres alentours, si proches que je pourrais les toucher en quelques pas à peine, et pourtant engloutit dans le brouillard. Ainsi, ils me font penser aux monstres de nos légendes, prêt à me bondir dessus pour me... Oh merde, il y en a une, de monstre. Proche peut-être !

"Vous savez, il existe un verbe qui m'ulcère. "Fouailler". Fouailler ! C'est laid !"

....

"Et bien, vous ne dites rien ?"

....

"Oh, c'est d'un triste, d'une morosité."

....

"Mais remerciez-moi donc, je suis gentille !"

....

"J'ATTENDS !"

....

"Ah, oui. Cette gorge vous aurait probablement aidé à me répondre. Mais je me doute que vous n'en pensez pas moins. Je la conserve, d'accord ? Je n'en ai pas encore, et je le trouve rigolote.... *jetant un œil à ladite gorge arrachée* Haha !"

Dit alors la foraine, se relevant de l'arbre abattu sur lequel, assise, elle avait envoyé son fendoir au travers de la pomme d'Adam du poète qu'elle fouaillait justement. Avant d'en sauter et d'en retirer les lames, et de déposer une légère claque sur la joue du malchanceux.
La pauvre avait toujours eut la sémantique à cœur. Quelle erreur que de lui dire qu'il désirait mourir.
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Re: (Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Ven 14 Fév - 2:06

Musique


La complexité a quelque chose de délicieux.
Ce n'est pas une simple récompense que de la saisir. L'appréhender relève bien plus que du simple contentement ressenti à la résolution d'un problème basique. Non, la complexité permet d'entrevoir un autre niveau de satisfaction, de plaisir voir de jouissance. Et cela, Cederwynn l'avait bien compris. A vrai dire, cette affirmation n'est qu'une demi-vérité. Elle le savait, sans vraiment le comprendre. C'était une composante de sa personnalité changeante et pourtant parfaitement ancrée. Les paradoxes fleurissaient et continuent de foisonner tant en son cœur qu'en son âme, aussi vivement que les feux illuminant Sombrelune.

Jusqu'à sa simple mentalité était imprégnée de cette complexité, pourtant axée autour d'une philosophie paradoxalement simpliste : le divertissement. L'amusement, les jeux, le plaisir avant tout. Elle avait ouï dire une fois qu'un industriel partageait ce point de vue. Mais qu'importe ? Elle valait forcement mieux que lui. Après tout, elle, elle était parfaite.
Toujours est-il que toute la splendeur de cet esprit fou tenait dans cette dichotomie. Elle prenait une notion on ne peut plus simple pour la dénaturer, la tordre, la détruire et la refondre en un simili de création fantasque ne répondant plus à aucune logique sinon la sienne.
Le divertissement ? Certes, beaucoup aimaient s'amuser. Seulement, le quidam se limite. Morale, bonnes mœurs, éducations et lois sont autant de freins qui viennent tempérer les humeurs des Hommes. La folie, quant à elle, fait bien peu de cas de ces choses-là. Là où la personne lambda s'impose des limites, par peur de représailles, ou de mauvaise conscience peut-être, la comédienne se jetait corps et âme. Certains y verraient probablement décadence et sauvagerie. Après tout, ne pas savoir refouler ses pulsions relevait de la primarité la plus pure. D'autres en revanche, plus ouverts, appréhenderaient peut-être un peu mieux cette situation. Ce désir de profiter de la vie, de quelque manière que ce soit, est concevable, après tout.
Ce n'était pas tant le plaisir de faire ce qu'il ne fallait pas faire, de dire ce qu'il ne fallait pas dire ou de chercher les ennuis. Ce n'était pas non plus la satisfaction de se démarquer, non plus que celle d'aller à l'opposé de ce que les autres attendaient. C'était plus pur, plus exquis que cela. C'était la simple envie. Rien de plus.
Le soucis étant que ces-mêmes désirs étaient infinis et tous plus fous les uns que les autres. Il serait inconvenant de s'y attarder, car il faudrait alors entrevoir les tréfonds de l'âme de la foraine. Et c'est bien là un spectacle que personne ne voudrait voir.

Il ne fallait donc pas s'étonner qu'avec sa nouvelle et macabre acquisition -la pomme de Cederwynn (s'il-vous-plaît) du poète-, la foraine trouva de quoi perpétrer quelque malice. Elle se souvint alors de cette farce que lui avait appris Tonton Silas, quand elle était enfant. A l'époque, elle cherchait déjà à embêter tout ceux qu'elle croisait, farceuse depuis sa plus tendre enfance. Alors, le gnome lui avait offert une espèce de tarentule en peluche, laquelle il lui avait assuré ne manquerait pas d'en effrayer plus d'un.
Quel heureux hasard que ce fut précisément ce souvenir qui traversait l'esprit de l'actrice au moment où elle retirait le fruit du pommier. Elle ne put s'empêcher de faire le rapprochement entre la peluche de son enfance et la relique qu'elle tenait, et décida -en toute logique de s'en servir- comme nouvelle farce.

La brume s'était alors dissipée que notre héroïne, s’époussetant le séant, décida de reprendre la marche en gambadant à travers champs jusqu'au campement de la fratrie. L'heure était déjà bien avancée, et la plupart des forains avaient regagné leurs roulottes respectives. Seul demeurait l'Utopiste. Qui, une bouteille de rouge à la main, sirotait tranquillement près d'un feu de joie presque éteint.
L'Utopiste, c'était le nom de scène de Gabriel. Pourquoi ? C'est très simple. Gabriel ne faisait pas que conduire la fratrie : il en était l'instigateur. C'est lui qui, rêvant de marier ses deux péchés mignons -la foire et le voyage-, avait pris les devant afin de créer une troupe ambulante. Il voyageait, vagabondait, déambulait au grès de ses envies, accompagnés des artistes les plus notoires qu'il ait pu rencontré, tout comme des inconnus les plus oubliés.
L'utopie. C'était ça, la philosophie de Gabriel. Et le choix de ce terme n'était pas anodin. Il voulait transcender la nature même de la notion, la surpasser. Prouver à tous et à toutes que les rêves les plus fous étaient réalisables, que l'utopie la plus fantasque pouvait devenir réalité, pour peu que le cœur y soit. Il était persuadé pouvoir créer une véritable famille de passionnés. Des fondus de jonglage, de théâtre ou d'acrobaties ! Des mordus de cirques, de foires et de spectacles, tous plus fantastiques et gargantuesques les uns que les autres, côtoieraient peintres, sculpteurs, musiciens et poètes. Une fratrie où tout un chacun serait un artiste dans l'âme, et une perle dans son domaine. Où l'amour de l'art serait poussé à un paroxysme tel que tous seraient forcés de reconnaitre sa grandeur. Il voulait tout ceci, rien que pour lui, mais pour toute sa troupe également. Son vœu le plus cher était de pouvoir se perdre dans cette vie qui le berçait. Accomplir l'impossible, se bercer au milieu de tableaux et de chants, tout en étant entouré des seuls gens qui le comprenaient. Et il y était parvenu. La Fratrie de l'Art était très restreinte. Seule la "crème", comme le Songeur se plaisait à le dire, y était admise. Le talent y était primordial, certes, mais la pensée, la philosophie l'était encore plus. C'était une vision bien particulière que celle que possédait du monde les artistes de la fratrie.

Cederwynn resta là un moment, la gorge ensanglantée au creux de ses mains jointes devant son ventre, à fixer son géniteur. Elle n'éprouvait aucune affection envers lui. Pas plus que la haine. Rien. La famille lui était obscure, elle ne connaissait rien des relations entre membres d'une même lignée. A ses yeux, Gabriel n'était qu'un "autre". Pas n'importe lequel, certes. Cederwynn devait admettre qu'elle cataloguait les forains de la fratrie parmi les classes "supérieures" de l'humanité. Mais tout de même, il était loin de l'égaler, elle. Vraiment à des miles de là !
La seule chose qui l'intriguait était cette ligne de conduite. En y réfléchissant bien, elle était assez proche de celle de Cederwynn, qui elle, jugeait également qu'elle méritait tout ce qu'elle désirait. Et qui était justement capable du meilleur comme du pire -et surtout du pire, force était de le constater- pour l'obtenir. Elle hésita un instant entre la blague préparée pour le Colporteur, l'envie d'aller converser un moment avec Gabriel, ou encore cette dernière idée qui venait de lui germer à l'esprit alors qu'elle observait successivement la pomme de Cederwynn et le feu, s'imaginant un buffet ragoûtant. Elle balaya bien vite ses pensées, hésitant tout de même quelques petits moments, et finit par s'allonger à-même le sol. Entre trois solutions, pourquoi ne pas choisir la quatrième ?
Et puis dans un sens, elle savait au fond d'elle-même que les autres n'apprécieraient certainement pas de savoir qu'elle venait d'assassiner quelqu'un. C'est que, voyez-vous, c'était là un comportement répréhensible sur ce continent !
C'est fou, n'est-ce pas ?

Allongée, donc ? Finalement, non. Elle s'ennuyait. Elle se remit donc sur pieds, tourna sur elle-même. Se mit à courir pendant trois secondes -très exactement. Fit un pas en avant, avant de se rendre compte que, comme elle venait d'avancer en inspirant, et sans mettre le second pied parfaitement derrière l'autre, tout foutait le camp. Elle fit donc demi-tour, encore demi-tour (ce qui ne faisait pas un tour complet aux yeux de la démente) inspira donc tout en mettant le pied droit devant le pied gauche, talon contre pointe -c'est très important, et pût alors enfin reprendre son chemin.

Quel chemin, d'ailleurs ? En fait, elle était fatiguée. Elle se rallongea donc pour s'endormir simplement, après avoir enterré son larcin loin des regards indiscrets.
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Re: (Cederwynn) Liberté, douce liberté !

Message par Flinson Steelwood le Ven 21 Fév - 23:19

Musique

Il m'observe ! Il me regarde ! Il me dé.... Ah mais c'est logique, je suis belle. Mon masque, en l'espèce. A moins qu'il ne voit à travers la porcelaine ? Ce serait fantastique ! Mais alors il faudrait vivre dans un service à thé. Est-ce que les boules à thé seraient le château dans un royaume de tasses ? Et les coupoles ? Des moyens de transports ? Je veux une coupole volante.

Il continue de m'observer. Je ne comprends pas ! Pourquoi fait-il cela ? Ah si, il avait parlé. Pas maintenant, juste avant. Il n'aime probablement pas la décomposition. Mais il aurait pu envisager le formol. Le sel, c'est bien, mais c'est salé. Trop salé. Mais j'aime bien le sel.
BON SANG ! Il me fixe toujours ! Bon sang ? Le sang a bon goût ? Non, pas vraiment. C'est salé. OH ! Comme le sel ! Intéressant. Ou comme la griotte. J'aime la griotte, c'est filandreux, et il faut la cuire longtemps. J'aime cuire la griotte. Mais je préfère le hachis parmentier. Je ne sais pas pourquoi on dit parmentier. Et je me demande d'ailleurs quelle est la formule du sel. Alchimique, chimique ou mathématique ? Pi sur une racine de lierre ? J'aime les mélanges. Je suis une excellente scientifique ! Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais je le suis quand même. Voilà.
J'aime les motifs de cette nappe. Bleu roi à damiers. La couleur bleu est donc la souveraine des couleurs. C'est étrange que l'on dise bleu roi, du coup, puisqu'on parle de "couleur". Ainsi, le damier devrait être féminin également. Ou alors masculin, si l'on respecte la parité.
Je veux une glace.

Il me parle. Je n'ai pas écouté. Je n'ai pas envie de lui dire que je n'ai pas écouté. Et il n'a pas envie que je lui dise que je n'ai pas écouté. Il veut probablement une réponse.
AH ! Je me souviens, il m'a posé une question ! Je crois. Je ne sais plus. Tiens, ce verre est rond. Étrange, retombe-t'il toujours sur sa base ? Ah, non. Il est cassé.
Ils me regardent tous ! Même Gabriel ! Mince ! Là-bas, un oiseau invisible ! C'est ça, regardez tous et laissez-moi à... Qu'est-ce-que je faisais déjà ? Je parlais des oiseaux. Un oiseau ? Où ?! Je veux un rouge-gorge. Puisque j'ai déjà eu une gorge rouge... HAHAHA !
Ils me jettent encore un œil. Au figuré. Je n'aimerais pas recevoir des globes oculaires dans les cheveux. Vous avez déjà essayé de laver vos cheveux d'une flopée d'yeux ? Moi non plus, mais ce doit être une ho-rreur !

En fait, j'aime bien les yeux. Le monde est joli. Parfois. Ou tout le temps ? Je ne vois pas qu'avec mes yeux. Quand je dors, je vois aussi ! J'aime dormir, je peux voir plein de choses ! Quand nous sommes en roulotte, il faut voir les panneaux, sinon on n'arrive pas où nous voulons aller. Je veux aller à Sombrelune. Mais il n'y a pas de panneaux. J'aime les paradoxes. J'ai envie de diviser quelque chose par zéro. Ou de faire un puzzle carré unicolore, avec un ordre précis.
Le sel, donc. Le sel, la mer, les poissons, les organismes en général, les organes, les cellules, les molécules, les... Le sel, oui. Le sel, les poissons les... Ah non, j'y ai déjà pensé. Non, le sel est un facteur, mais sa demande tenait en plusieurs temps...

LE POUVOIR ! Oui, le pouvoir. Le pouvoir du sel ? Et bien, ça préserve de la décomposition mais c'est salé et... déjà pensé. JE SAIS !
Je me demande quelle texture aurait un lit de sel. Ou un écusson. Je veux m'appeler Dussel. Non, en fait je suis déjà Delabruine. Delabruine ! Comme la pluie ! Je n'aime pas la pluie, je préfère la brume. Ou les lumières. Je veux un feu d'artifice. Quelle est la probabilité d'échec d'un élève moyen dans une école ? Peut-on courir plus vite que ne vole une hirondelle ? Qu'est-ce que...
Le pouvoir, le pouvoir... Et le sel... Quel énigme ! Ce n'est pas le pouvoir du sel. Le sel du pouvoir ? Un sel magique ? PAS LA MAGIE ! Ou alors, c'est un sel qui donne des pouvoirs. Celui de voir à travers la porcelaine ? C'est vrai ?! JE VEUX CE SEL... Vouloir le sel ? Un instant...

Le pouvoir du sel et le désir... Non, c'est trop compliqué. Et il continue de m'aviser. J'ai peur. Non, en fait j'ai envie de rire. Tiens je le fait. Voilà, et mon rire est hilarant. Je rit double, triple même et jaune. Le jaune est ma couleur préférée ! C'est vrai ! Je veux un capuchon jaune. Et pourquoi mes cheveux sont oranges ? Je les aime bien, mais ils ne sont pas jaunes. Je ne veux pas qu'ils soient jaune, je veux qu'ils soient orange ! En fait, ils ne sont pas oranges. Ils sont jaunes et rouges. L'unique est-il véritable ? Et si nous voyons tous les couleurs différemment ? Pis encore, si nous voyons tous les couleurs différemment mais que nous les appelions tous pareil ?! Ou s'il n'y avait aucune couleur mais qu'en fait, ils faisaient tous semblant ? C'EST CA ! Il a les yeux bleus et moi noisettes ! Pourtant, je ne vois pas en brun, et lui ne me voit pas en bleu. Je devrais demander, ou alors lui emprunter. L'unicité de la couleur de mes cheveux vient d'être balayé ! UN BALAIS ! C'est ça le pouvoir ! Il veut donc pouvoir balayer du sel ! OUI ! Il veut faire une montagne de sel et ensuite la balayer et... s'il balaie une montagne de sel, il en fera des plaines. J'irais dormir dessus pour savoir la texture.

"Ohé ! Vous pouvez me passer le sel oui ou non ?!"

Ah, c'est vrai. Nous sommes en train de déjeuner.
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